État de la recherche
Evolution historique de l'espagnol dans la Audiencia de Quito et au Panama durant l'époque coloniale (XVIème-XVIIIème siècles). Etude de Linguistique Historique Contrastive
1. Etat de la recherche
L'espagnol d'Amérique et son histoire font actuellement l'objet d'un intérêt croissant, tant dans le cadre de la recherche en Linguistique espagnole que dans le domaine élargi de la Linguistique générale. L'augmentation considérable de la bibliographie générée par le sujet au cours des dernières décennies constitue un indice évident de cet engouement. Il faut ajouter à cela les nombreux congrès consacrés à ce thème en Espagne, en Europe et en Amérique, qui réunissent un grand nombre de spécialistes de diverses provenances, ainsi que les chaires -également nombreuses- de plusieurs universités européennes qui focalisent leur attention sur l'Amérique. Du point de vue de la linguistique et de la philologie hispaniques, ce récent développement se comprend mieux si l'on tient compte du fait que quatre hispanophones sur cinq sont d'origine américaine et que le centre de gravité de l'espagnol s'est aujourd'hui définitivement déplacé en Amérique du Sud.
Dans la perspective de la linguistique générale et des différentes disciplines qu'elle comprend, l'Amérique du Sud constitue un vaste champ d'étude au sein duquel se développent de nombreuses recherches, encouragées par la dimension sociale et par les caractéristiques régionales et historiques des phénomènes linguistiques de chaque zone. Les études de sociolinguistique qui ont confirmé et amélioré quelques-unes des théories proposées par cette même discipline depuis les années nonante sont très intéressantes. Ainsi, on rencontre quantité de situations de langues en contact qui ont produit des hybrides de grand intérêt pour une théorie générale.
En résumé, l'étude synchronique et diachronique des variétés hispano-américaines de l'espagnol implique des objectifs et des résultats qui vont au-delà de la langue espagnole et atteignent une dimension générale applicable à d'autres situations et langues. D'où l'intérêt qu'elle suscite dans la recherche sociolinguistique, dialectale, historique et dans l'étude des langues en contact.
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La majorité des études historiques et descriptives portant sur l'espagnol d'Amérique s'est centrée sur des aspects partiels de l'évolution linguistique, particulierment : - sur l'origine ou l'évolution de traits particuliers, - sur l'histoire de la langue dans certaines régions du continent, - ou encore sur la description et la portée de leurs principales caractéristiques linguistiques actuelles.
Il est ainsi possible aujourd'hui d'ébaucher le panorama général des principaux jalons et faits qui caractérisent l'évolution historique de la langue en Amérique et sa caractérisation linguistique moderne, mais, malheureusement, les études diachroniques et synchroniques actuelles ne permettent pas encore de comprendre l'évolution linguistique de l'Amérique du Sud dans tous ses détails. Dans certaines régions, la vision générale souffre d'un manque de données qui oblige à déduire les connaissances de réalités actuelles, sans pouvoir établir les véritables connections entre les faits passés et leur trajectoire historique. Alors que quelques pays comme le Mexique ou l'Argentine disposent d'abondantes études de type historique et synchronique, d'autres zones ont à peine commencé à présenter des recherches concluantes, à l'image de Porto Rico. Quant à d'autres régions nous n'en avons qu'une vague description approximative de la situation pendant l'époque coloniale hispanique et, parfois, il n'existe même aucune étude qui s'y intéresse. Fort heureusement, nous disposons des travaux récents de différents spécialistes, comme celui de Lapesa (1991), qui présentent les paramètres permettant d'analyser les problèmes généraux de l'étude diachronique de l'espagnol en Amérique, les points concrets qui manquent d'explications satisfaisantes, ou encore les thèmes qui ont trait à la description des langages américains. Récemment, on a aussi commencé à publier des chrestomathies avec des transcriptions très rigoureuses de documents coloniaux.
A partir des années quatre-vingt, une nouvelle étape de la recherche sur l'histoire de la langue espagnole en Amérique a débuté. Parallèlement à la poursuite des études spécifiques, on commence à voir d'importantes contributions sur la trajectoire totale et pluriséculaire de la langue dans tous, ou dans nombre de ses niveaux, et dans plusieurs territoires plus ou moins étendus : par exemple, Porto Rico, magistralement étudié par M. Álvarez Nazario (1982 et 1991) ; le Costa Rica, par Quesada Pacheco (1990) ; Tucumán, au nord-est de l'Argentine, analysé en profondeur et avec rigueur par E. Rojas (1985) ; et la zone de Buenos Aires dont B. Fontanella s'est occupé de manière exhaustive (1987). Tous ces travaux se caractérisent par leur appui sur de riches sources documentaires et la majorité d'entre eux constitue un véritable modèle de construction historique rigoureuse et complète. Le fait qu'il s'agisse d'études globales favorise une vision d'ensemble de l'évolution des divers phénomènes linguistiques, mais également une comparaison enrichissante entre différentes zones.
En sus de ces travaux, des études plus limitées dans l'espace et dans le temps ont continué à paraître au cours des années quatre-vingt et nonante, telles que celle de A. García Carrillo (1988) pour le Mexique du XVIème siècle, celle de Eva María Bravo (1987) pour la Audiencia de Guadalajara au XVIIème siècle ou encore celle de Luis Choy (1999) pour l'espagnol de Cuba au XVIème siècle. D'autres recherches se sont centrées sur un seul auteur, à l'image de l'étude indispensable de J. M. Lope Blanch (1985) sur la langue de Diego de Ordaz, ou sur une oeuvre déterminée présentant une volonté linguistique digne d'être étudiée et permettant de connaître l'état de langue à l'époque de la rédaction de cette même oeuvre, comme, par exemple, la recherche de M. de Román (1994) sur un dominicain cultivé dénommé Peguero.
La quatrième étape commence dans les années nonante. De manière schématique, on peut affirmer qu'apparaissent alors les premiers travaux qui présentent la totalité des processus et des tendances évolutives ayant historiquement donné lieu à la constitution de l'espagnol d'Amérique. Ces travaux présentent cependant très clairement le problème de la grande méconnaissance de nombreuses régions et pays hispano-américains et établissent le besoin d'études exhaustives. En 1992 paraît le manuel fondamental de B. Fontanella, El español de América. L'auteure consacre presque la moitié de son livre à l'évolution historique de la langue. Parallèlement, G. de Granda publie plusieurs articles, réunis en 1994, dans un cadre théorique très innovateur. Il analyse avec rigueur la formation et l'évolution des variations américaines. Il ne faut pas non plus oublier l'important et volumineux ensemble de travaux édités par César Hernández (1992), qui réunit les contributions de différents auteurs. Ces dernières offrent une vision d'ensemble de grande valeur de l'évolution historique et de la situation actuelle de la langue espagnole dans divers pays.
Ajoutons que les efforts se sont multipliés dans le but de pallier la rareté des sources documentaires transcrites de façon rigoureuse et fiable. Preuves en sont l'importante collection de documents coloniaux mexicains de Concepción Company ou le projet de la Asociación de Lengua y Filología de América Latina (ALFAL) approuvé en 1987 (dont je fais partie), intitulé Proyecto coordinado de estudios de la historia del español de América. Les chercheurs ont déjà publié, avec la collaboration de la Real Academia de la Lengua Española, deux volumes de transcriptions de documents de toute l'Amérique coloniale.
En ce qui concerne les territoires qui nous proposons d'étudier, la Audiencia de Quito et le Panama à l'époque coloniale (voire carte), il existe très peu d'études et il s'avère difficile de trouver des documents historiques ou des bases de données qui permettraient de mieux les aborder. Ces régions sont en grande mesure méconnues de la recherche actuelle. Pour l'histoire de l'espagnol dans ces régions, nous ne disposons que de quelques pages écrites par Lipski (1996) et Fontanella (1992) dans leurs manuels généraux sur l'espagnol d'Amérique, ainsi que de quelques études spécifiques, telles que celle de Juan Sánchez (1998) pour la Audiencia de Quito ou celle qui constitue les vagues chapitres et les introductions consacrés respectivement à l'Equateur et au Panama dans l'ouvrage édité par C. Hernández (1992). Il existe donc encore de nombreux aspects en attente d'études scientifiques exhaustives qui permettraient de faire la lumière sur différents problèmes et aspects de l'histoire de la langue espagnole dans ces régions. Il reste encore beaucoup à faire pour comprendre de façon adéquate l'origine, l'évolution et la configuration linguistique actuelle, et le projet que nous présentons se consacre à cela.
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Le Virreinato de Nueva Granada au début du XVIIIème siècle
D'un autre côté, la recherche elle-même a été conditionnée par l'inadéquation ou le manque de sources appropriées en relation avec ce domaine d'étude. Bien que les efforts actuellement consentis pour la transcription et la publication de documents coloniaux soient importants, avec l'objectif d'offrir à la communauté scientifique un corpus rigoureux de matériaux des différentes zones permettant de futures recherches attachées individuellement à chaque région, il n'existe que très peu de publications de documents liés à la Audiencia de Quito et au Panama. La valeur scientifique et la portée de tels documents pour connaître l'évolution historique de la langue dans une région déterminée ont été soulignés notamment par Frago (1978 et 1994).

